Un député utile pour la ruralité

Un député utile pour la ruralité

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Après des mois de débats houleux autour de la réforme des retraites, de motions de censure en 49-3, gouvernement et députés dénoncent d’une même voix le climat délétère à l’Assemblée. Loin de ce tumulte, « La Vie » a choisi de suivre un élu de terrain qui se bat pour ses administrés.

Article publié le 23/06/2023 par Corine Chabaud :: lire l’article sur le site de « La Vie »

Dans sa permanence de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), début mars 2023, les rendez-vous se succèdent. À 9 heures, Fofana, rétabli d’un AVC, et sa compagne, éducatrice spécialisée et fille du facteur local, racontent que le Guinéen a obtenu un visa pour la France, mais pas ses quatre enfants, âgés de 6 à 15 ans, élevés depuis trois ans par sa sœur à Conakry. Investi dans la lutte pour les sans-papiers, Léo Walter va appuyer leur demande de regroupement familial. Mais il prévient : « Sur l’accueil des migrants, la préfecture ne nous répond pas. »

À 10 heures, venu à la demande du député, un responsable d’Enercoop, fournisseur d’électricité verte, explique les atouts du projet de parc solaire à Saint-Pons, dans la vallée de l’Ubaye, écologique, éthique et citoyen. Et le dessous de cartes politique qui se joue dans ce dossier. Favorable à la « bifurcation écologique » prônée par la France insoumise (LFI), son mouvement, le député écoute, pour se construire « une réflexion intelligente ». Et oppose ce projet à ceux des 23 centrales photovoltaïques, dossiers portés notamment par Boralex, multinationale canadienne, qui menacent 500 ha de forêts sur la montagne de Lure.

À 11 heures, un couple de dirigeants de la Mutuelle sociale agricole (MSA) détaille le vaste rôle de l’organisme, soutien aux agriculteurs malades, endettés ou suicidaires, aux exploitants néophytes ou aux éleveurs victimes du loup : car environ 30 meutes circulent dans le département, sur 135 en France. « La ruralité n’est pas prise en compte dans la logique nationale, note l’élu. Nous avons des spécificités à porter au plan législatif. Si des politiques pensées en haut se heurtent aux réalités de nos territoires ruraux, il faut m’alerter. »

« Tombeur de Castaner »

Léo Walter, 50 ans, est le député de la deuxième circonscription des Alpes-de-Haute-Provence. Cet instituteur et conseiller municipal de son village s’est fait un nom en battant en juin 2022 Christophe Castaner, poids lourd de la macronie, ex-ministre de l’Intérieur et ex-maire de Forcalquier (4900 habitants). Mais peu lui chaut sa récente notoriété, lui qui était jusque-là le directeur de l’école primaire de Revest-du-Bion, enseignant en classe unique.

« Je suis fier d’être le tombeur de Castaner, qui incarne une dérive autoritaire, mais je ne veux pas n’être que ça. Je suis un militant politique, qui porte un combat collectif, des luttes sociales, engagé pour l’antiracisme, l’éducation populaire, la fin des déserts médicaux, le maintien des services publics à la campagne. Sur les 75 députés LFI à l’Assemblée, nous sommes seulement quatre à être ancrés dans la ruralité », explique-t-il.

Dans ce bourg isolé du plateau d’Albion, cerné de champs de lavande, il s’est notamment battu contre la fermeture de La Poste. Présent à Paris du lundi soir au jeudi, l’élu réserve une grande partie de son temps à sa circonscription. Sur les quatre membres que compte son équipe, trois y restent à temps plein. Dont Stéphane Uriot, son directeur de cabinet, ex-instituteur syndicaliste comme lui.

Né à Amiens, Léo Walter, fils d’enseignants de gauche, a étudié à Paris, dirigé des centres de vacances, travaillé comme conseiller principal d’éducation à Marseille. Mais, depuis 2008, il vit à Niozelles (270 habitants), où il est conseiller municipal. Avec son épouse, institutrice, ils y ont élevé leurs trois enfants, âgés de 18 à 22 ans. Il a désormais la ruralité chevillée au corps.

Connaître les dossiers locaux

Au mur du local lumineux où il reçoit, une carte montre l’étendue de sa circonscription, de Manosque au col de Larche. Elle compte 99 communes, visitées récemment : neuf, son véhicule compte déjà 8500 km au compteur ! Sur le terrain, les mêmes difficultés reviennent à chaque rencontre : perte de proximité et complexité de l’organisation territoriale liée à la loi portant nouvelle organisation territoriale de la République (loi Notre), gestion délicate de la ressource en eau, surtout à l’heure de la sécheresse, entretien des forêts, coût du transport scolaire, explosion des factures d’énergie…

Celui qui aspire à être « un député utile » s’est engagé à connaître les dossiers locaux et à relayer les problématiques. Disponibilité vis-à-vis des citoyens, rencontrés lors des permanences tournantes à dates fixes : c’est aussi la règle de cet « éducateur dans l’âme », soucieux de faire reculer pauvreté et isolement. Sa mission ? Assurer un service de proximité, quitte à faire parfois office « d’assistante sociale ».

Romain Babiacz, son jeune assistant parlementaire, apprend à filtrer les rendez-vous. Mais pas trop quand même. Ainsi, il reçoit Gihane, 38 ans, diabétique et déficiente visuelle, qui a reçu des factures d’électricité salées de TotalEnergies. L’élu promet d’adresser un courrier au service clients du fournisseur d’énergie et oriente vers le Défenseur des droits celle qu’il tutoie.

Il tutoie aussi les trois membres de l’association K’féquoi, salle de concert réputée, venus demander son appui pour obtenir le label Scène de musique actuelle, que le ministère de la Culture tarde à leur délivrer, malgré leur embauche de six CDI pour remplir le cahier des charges. Le parlementaire est à leurs côtés, car favorable à un « rééquilibrage des subventions en faveur des territoires ruraux ».

Soucieux de cohérence

Léo Walter n’a pas l’ambition de faire carrière en politique. Une certitude qui donne beaucoup de liberté à ce républicain issu d’une tradition antifasciste, et éloigne la tentation du clientélisme électoral. « Si je ne suis pas réélu, peu importe », lâche celui qui a pour députée suppléante Alice Allamel, une maraîchère en cours d’installation. Il n’est pas du sérail, mais son père, professeur de lettres à la fac d’Amiens, a dirigé le mémoire de maîtrise de François Ruffin. Et sa sœur Emmanuelle, journaliste, a longtemps exercé à Arrêt sur Images, hier mariée à David Dufresne, connu pour ses enquêtes sur les violences policières.

Les ors de la République ne l’impressionnent pas. Il reste un militant soucieux de cohérence, convaincu du bon sens de « l’Avenir en commun », le programme participatif de Jean-Luc Mélenchon. Pour se rendre dans la capitale, il emprunte le bus de Manosque à Aix-TGV. « Les Bas-Alpins mettent six heures pour rejoindre Paris. Moi aussi ! », avance-t-il, désireux de « vivre comme avant, par nécessité philosophique ».

De faire progresser la justice sociale. De combattre le mal-logement. De défendre les énergies renouvelables. Et de ne pas s’enrichir. Sur les 5600 € d’indemnité parlementaire qu’il perçoit, il garde 3000 €, l’équivalent de son salaire de directeur d’école, reverse 750 € à LFI, 570 € au Parti de gauche et donne le reste à des associations. Soit 25000 € de dons annuels.

Dans l’Hémicycle, Léo Walter croise beaucoup de députés déconnectés des réalités du terrain. Pas étonnant, à ses yeux, que la ruralité soit « l’angle mort de beaucoup de politiques nationales ». Sur les bancs de l’Assemblée nationale, il tâche d’influer sur l’action politique par le débat législatif, le travail en commission.

Il est aussi le vice-président du groupe d’amitié France-Algérie, lui dont la grand-mère a longtemps vécu dans ce pays, et qu’il allait voir en vacances. D’où sa forte sensibilité aux sujets migratoires.

Appétit réjouissant pour sa fonction

Il s’agace des passages en force du gouvernement, avec l’usage récurrent du 49-3. Continue à ferrailler contre le texte portant la réforme des retraites même si, « poli », il est étranger à l’invective. Il porte une proposition de loi sur le pastoralisme. Il entend rendre l’État responsable de l’acquisition obligatoire des chiens par les éleveurs, pour protéger leurs troupeaux contre le loup.

Dans ce dossier complexe », il préconise le « prélèvement à chaud » du canidé, son élimination en cas d’attaque. Au risque de déplaire à ses alliés écologistes. Car il est sensible au « traumatisme » des éleveurs soumis « aux attaques massives » du loup, à « la lenteur des procédures » d’indemnisation. Son credo ? Les solutions « pragmatiques et transpartisanes », sans conséquences locales négatives.

À l’heure du recul de l’engagement politique, le député novice montre un appétit réjouissant pour sa fonction. Il se fait fort de « porter tous les combats ensemble ». Porte-voix des problématiques locales et contrôleur de l’action du gouvernement. Entre ruralité et mondialisation. Entre local et global.

Ces enjeux se rejoignent parfois. N’appuie-t-il pas les harkis de Manosque ou, depuis qu’elle l’a sollicité à Pierrevert, Isabelle Cofais, la tante de Sébastien Raoult, 21 ans, accusé d’être un hackeur par Microsoft et la justice états-unienne ? Le Français a été extradé du Maroc vers Seattle en janvier dernier. « Je me fais le porte-parole du comité de soutien bas-alpin. Ce gamin risque 116 ans de prison : c’est absolument disproportionné. Il a l’âge de mon fils, alors forcément, je suis solidaire. Et le fait que des policiers français aient enquêté chez nous sous l’égide du FBI sans saisine d’un juge d’instruction, cela pose question », note Léo Walter.

Quand il croise son adversaire Christophe Castaner, comme vendredi 3 mars 2023, à Saint-Michel-l’Observatoire, lors de l’inauguration du planétarium de Haute-Provence, il n’y a pas d’échange de poignée de main. Près de ce dôme doté d’équipements astronomiques dernier cri, Léo Walter regarde plutôt du côté de la voûte céleste et vante la pureté du ciel de Provence. Les pieds dans la glaise, mais partisan d’une certaine hauteur de vue.